Deux frères allemands
Lorsque quatre jeunes garçons juifs traversèrent la rue Alexanderplatz à Berlin, des regards suspicieux se posèrent sur eux. Une certaine animosité était perceptible. Pourtant, ces adolescents sourirent comme si de rien n’était. Leurs visages lumineux tranchaient avec le rejet qu’ils suscitaient. La scène était troublante. Les quatre camarades se fondirent dans la foule comme des espions traquant une cible.
En 1938, Berlin concentrait la plus forte communauté juive d’Allemagne. Hans se promenait régulièrement dans les quartiers de cette population pour voir son ami Adam, qu’il connaissait depuis ces 10 ans. Même l’antisémitisme n’avait pas réussi à briser leur amitié. Leur entourage s’évertuait pourtant à les dissuader de se côtoyer, mais en vain. Âgés de 20 ans, Hans et Adam s’étaient résolus à ce que leur amitié ne pâtisse pas des circonstances.
Au début des années 30, ils faisaient les quatre cents coups : ils s’amusaient à sonner chez les gens avant de s’enfuir, ils volaient des bonbons dans des confiseries pour le goût de l’adrénaline, etc. Tous les deux fils uniques, Hans et Adam partageaient un lien spécial, une sorte d’osmose. Cette fraternité avait rapproché leurs deux familles respectives. C’est alors qu’Hitler était arrivé au pouvoir en 1933 pour briser cette belle harmonie. Les familles de Hans et d’Adam avaient donc dû limiter les contacts, avant de rompre tout lien. Cette période avait profondément marqué leur enfance. En dépit de l’insistance de son père à ce qu’il adhère à l’idéologie nazie, Hans y était farouchement opposé. Même la propagande du Reich n’y pouvait rien.
En ce début d’été 1938, la chaleur accablante n’avait pas découragé les gens d’en profiter pour se balader avec leurs enfants. Les parcs de Berlin avaient été pris d’assaut; la moindre source de fraîcheur étant considérée comme une bénédiction. Des attroupements se formaient çà et là. D’autres citoyens plus téméraires s’étaient contentés d’arpenter les grandes artères clairsemées de la capitale. Le plus souvent, on les apercevait se réfugier à l’ombre de grands arbres qui bordaient le trottoir. Parfois, avec le visage ruisselant de sueur. Tandis que d’autres portaient des chapeaux pour se protéger du soleil. Sur la route où le sol brûlait légèrement, la circulation des voitures était fluide.
Adam et Hans se hâtèrent pour flâner à la rencontre de jolies filles. Un rituel auquel ils tenaient. Mais en raison des récentes lois antisémites beaucoup plus sévères, Adam veillait à ne pas trop s’éloigner des quartiers juifs. Et Hans s’assurait de ne pas se faire remarquer en y pénétrant. D’ailleurs, il y a peu, plusieurs amis juifs d’Adam avaient été arrêtés pour rien, sans que l’on sache ce qu’ils étaient devenus. Adam avait même mené sa petite enquête pour en savoir plus, mais sans succès.
Berlin demeurait une ville magnifique, à n’en pas douter. Ses grands immeubles et ses rues pavées lui conféraient un charme certain. Pendant leur balade, Adam se mit soudain à regarder tout autour de lui. Il scruta l’horizon, les maisons et la longue rue qui s’étiraient en ligne droite. Il n’y avait pourtant aucun danger imminent, aucun signe menaçant. Adam avait développé une tendance à la paranoïa, ce qui n’était guère étonnant. Leur déambulation se poursuivit tout de même.
Hans se retrouvait dans une situation paradoxale. Bien qu’il soit allemand, il devenait lui aussi, en quelque sorte, un exclu. La société allemande le considérait presque comme un “traître”. Fort heureusement pour lui, il bénéficiait de la clémence des autorités, puisque son père était un politicien nazi en pleine ascension.
Ces derniers temps, l’anxiété d’Adam grandissait: «Quand mes parents sortent, je ne suis pas rassuré. Ils pourraient se faire harceler, agresser ou arrêter par les nazis. J’en ai assez de les voir menacés.» Ces paroles empreintes d’amertume et de lassitude résonnèrent dans l’esprit des deux camarades.
«C’est insupportable! Quelle injustice!, s’indigna Hans. Et bien sûr, personne ne réagit! Les journaux y ajoutent leur grain de sel pour accuser les juifs! Si mon père ouvrait les yeux…
-Comment veux-tu qu’il fasse? Il a été totalement embrigadé par la philosophie d’Hitler. En plus, ça va lui permettre de devenir un haut cadre du parti nazi ». Ce constat blessa plus Hans qu’Adam n’aurait pu l’imaginer.
« Je hais mon père et tout ce que représente les nazis. C’est un véritable fléau ! Comment mon père a-t-il pu les rejoindre? Je me sens coupable d’être le fils d’un nazi !
-Arrête de culpabiliser, tu n’y es pour rien. Personne ne choisit sa famille. »
Hans éprouvait de la mauvaise conscience par rapport à Adam et aux juifs. Ce sentiment s’était insinué en lui, le rongeant de l’intérieur inéluctablement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il souhaitait à tout prix, se démarquer de son père qui s’était compromis dans la dictature du Reich. Pour lui, il s’agissait d’une dette morale, ni plus ni moins. Quant à Adam, il était profondément reconnaissant envers Hans pour son soutien et son amitié indéfectibles. Parfois, il se demandait s’il aurait réagi de la même façon si la situation avait été inversée.
Le père de Hans, Wolfgang, n’avait pas épousé d’emblée la cause nazie. Un lent processus s’était élaboré. Il avait d’abord assisté aux premières loges à l’ascension du national socialisme au Reichstag. Puis devenu député, le discours d’Hitler sur la nécessité pour l’Allemagne de retrouver son rang en Europe et sa fierté l’avait séduit. Cette transformation avait détruit la famille de Hans. Indignée par la nouvelle idéologie prônée par son mari, la mère de Hans était partie sans obtenir la garde de son fils. Depuis cet incident, Hans vouait une rancœur tenace à son père.
Wolfgang se moquait bien des états d’âme de son fils. S’il ne voulait pas suivre le chemin de son père, c’était tant pis pour lui. Nonobstant leurs différends, Wolfgang éprouvait toujours de l’affection pour son fils. Il avait tenté de reprendre contact avec lui, sans succès. Le conflit entre eux s’était envenimé davantage, lorsqu’il avait découvert qu’il fréquentait encore Adam.
D’autant plus que des juifs et des soldats allemands fomentaient un attentat contre Hitler. Wolfgang ne doutait pas un instant que Hans jouait de son aversion pour les juifs, afin de le narguer. Mais un père se doit de protéger son fils. Qu’importe si ce père n’est pas aimé ou même respecté. Quel qu’en soit le prix. Lorsque cette pensée fugace mais toutefois fondamentale le traversa, Wolfgang se trouvait devant son bureau en train de préparer un discours à prononcer au Reichstag.
Ce soir-là, Hans et Adam s’étaient donné rendez-vous près d’une synagogue. « Comment ça va, Adam ? s’enquit Hans. J’ai croisé beaucoup de soldats en arrivant. J’ai dû me cacher pour qu’ils ne me voient pas. Ces salauds me surveillent !
-Tu es vraiment sûr de ne pas avoir été suivi ? La tension est en train de monter dans le quartier. J’ai entendu dire qu’une bagarre avait éclaté entre certains jeunes et les jeunesses hitlériennes.
-Je suis au courant. Ces petits cons se fanatisent de plus en plus! A une époque, mon père avait insisté pour que je les rejoigne. J’avais refusé bien sûr.
– Tu as du cran de t’opposer à ton père. Quelle force de caractère ! », reconnut Adam. On décelait dans le ton de sa voix, le profond respect qu’il avait pour son ami. Hans était confronté à un dilemme moral. Soit il se résignait à suivre l’idéologie d’Hitler approuvée par son père, soit il quittait le domicile familial. Ce qui signifiait être renié. Il avait opté pour cette décision douloureuse.
Une rumeur persistante circulait dans les quartiers juifs de Berlin : des espions se seraient infiltrés dans la communauté juive pour transmettre des informations à Hitler. La perspective d’être épié avait créé un climat de suspicion généralisé. Tout le monde se surveillait.
« Si cette rumeur est vraie, ça veut dire qu’Hitler doit commencer à sérieusement s’inquiéter. On va devoir être encore plus discret. Ça pourrait devenir très dangereux, observa Adam.
– Je suis d’accord, d’autant plus que je vais rejoindre ma mère. Elle n’a pas basculé du côté des nazis. Je n’ai plus aucune raison de rester avec mon père.
-On devrait essayer de se renseigner pour savoir la vérité sur la situation. Comme des détectives privés ou des journalistes ! », plaisanta Adam.
Le lendemain Adam accompagna Hans chez sa mère afin que ce dernier échappe à l’influence néfaste de son père. Hans promit à son ami qu’ils continueraient à se voir. Ces deux frères allemands espéraient ardemment qu’un jour leur pays serait libéré du joug nazi.
Fin
Hervé Hinopay
Mon parcours est atypique ! J’ai été employé de restauration, puis bagagiste pendant 6 ans à Disney. Malheureusement, Mickey n’a pas été tendre avec moi ! Lecteur et curieux insatiable, j’ai été rattrapé par mon envie irrépressible d’écrire qui sommeillait en moi depuis l’enfance. Cela m’a mené vers le journalisme. J’ai donc rejoint le Bondy Blog en mai 2019, avant d’obtenir un diplôme de journaliste multimédia alors que mon parcours scolaire n’était guère brillant ! Depuis, je suis toujours bagagiste à Disney, mais aussi journaliste, en attendant de pouvoir vivre de ce métier. Au BB, j'aiguise principalement ma plume sur des sujets de société, avec un but essentiel : donner la parole aux oubliés pour nourrir le débat public. Finalement, je suis un peu à l’image du Bondy Blog : atypique !
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