Illustration de la nouvelle « Une réconciliation inespérée » publiée par Hervé Hinopay

Une réconciliation inespérée

Ce jour- là, Paul se trouvait à Melun, à la rédaction locale de Seine-et-Marne du journal Le Parisien. Il finissait d’écrire un article qui évoquait l’apparition du Covid-19. Ce virus très contagieux se répandait dans le monde entier. Les gens avaient été sidérés par l’ampleur inédite de cette épidémie. Des milliers de personnes y avaient d’ailleurs déjà succombé en un temps record.

Paul était conscient qu’avec des articles sur ce sujet, il pouvait aider les médecins à éradiquer le virus. A son humble niveau. Et accélérer sa carrière par la même occasion. Il ne pouvait écarter ce constat. Âgé de 26 ans, il était journaliste au Parisien depuis 4 ans. Seule personne noire du quotidien, il avait l’impression de ne pas être à sa place. Ainsi, lorsqu’il proposait des sujets sur les quartiers populaires où les discriminations, son rédacteur en chef le sermonnait : « Tu n’es pas un militant ! Nous ne sommes pas un journal de gauche ! ».

Pourtant, il était convaincu que ces sujets étaient légitimes. D’ailleurs, le Covid exacerbait les inégalités dans les quartiers. C’était comme un miroir de tous les problèmes de la société. Mais sa plus grande frustration se résumait surtout à ne pas enquêter sur des thématiques de fond. Bref, sa carrière stagnait.

Alors qu’il envoyait un mail à son rédacteur en chef pour lui envoyer son papier, il songea à son père. Ce dernier souffrait depuis plusieurs années d’une insuffisance rénale. Récemment son cas s’était brutalement détérioré. Il avait donc dû être amené à l’hôpital La Salpêtrière à Paris. Âgé de 75 ans, il avait besoin d’un rein en urgence car il ne pouvait plus supporter la dialyse. Avec la progression de la pandémie, les personnes déjà fragiles pouvaient mourir du Covid. Paul entretenait une relation conflictuelle avec son père, Alain. Il ne lui avait pas parlé depuis 2 ans. Malgré la rancœur qui s’était accumulée, Paul s’inquiétait pour Alain.

Il était tiraillé entre l’affection et le ressentiment. En temps normal, il s’évertuait à ne pas penser à son père, même si ça s’avérait difficile. Ce conflit avec son géniteur représentait un fardeau bien trop lourd à porter. Outre l’état de santé déclinant d’Alain, cette situation faisait souffrir sa mère. Il y a quelques années, elle lui avait expliqué l’état d’esprit d’Alain :« Je sais que ton père a toujours été très sévère avec toi, mais c’est sa manière maladroite de te montrer qu’il t’aime. Il n’a jamais été doué pour exprimer ses sentiments.
-C’est un euphémisme. Je commence en avoir assez d’être jugé sur le moindre de mes faits et gestes !
-Ton père n’est pas toujours facile à vivre, mais sa fierté constitue une grande partie de ce qu’il est. Il faut l’accepter tel qu’il est.
-Il exagère Maman. Quand j’étais enfant, je croyais qu’il ne m’aimait pas assez. Il doit mettre de l’eau dans son vin », enragea- t- il.

Alain éprouvait un malin plaisir à railler son fils. Parfois même en public. Il n’hésitait pas à le rabrouer lorsqu’il ne se montrait pas à la hauteur. L’enfance de Paul avait été dure, mais il ne pouvait nier que cela avait forgé son caractère, paradoxalement. Depuis l’irruption de la crise sanitaire, Alain savait qu’il était en sursis. Malgré la gravité de la situation, il restait optimiste.

Lorsqu’on sent la mort rôder, on voit les choses différemment. Peut-être était -il temps de prendre du recul, de faire amende honorable. Alain ne voulait pas mourir sans revoir son fils. Quant à Paul, il ne souhaitait pas non plus qu’il meure. Pas sans s’être expliqué sur son comportement envers lui. Il y avait trop de non-dits, de fierté mal placée. Le père et le fils devaient vider leur sac.

Paul n’avait jamais vraiment pardonné à son père son éducation stricte. Alain s’était justifié par le fait qu’il souhaitait que son fils développe tout son potentiel afin de devenir un homme accompli. Quelqu’un qui a de l’ambition pour lui et sa famille. Avocat réputé, il avait une haute estime de lui-même. L’ascension sociale l’obsédait. Il avait élevé son fils dans l’excellence car il considérait qu’un homme noir devait travailler deux fois plus qu’un blanc. Enfant, Paul se sentait écrasé par cette pression permanente, cette intransigeance. Alain était autant exigeant avec lui-même qu’avec les autres.

Paul hésita un long moment avant de prendre son téléphone pour appeler son père. Il appréhendait de renouer le lien après un si long silence. Mais Il redoutait surtout d’être accablé de reproches alors que son père était encore sous dialyse. Sa main était crispée, lourde. Il fut envahi par un stress intense. Il dut fournir un grand effort pour se calmer. Il prit une profonde inspiration, pianota le numéro sur son portable puis attendit. Quelques secondes s’écoulèrent qui durèrent pourtant une éternité pour Paul.

«Allo ? murmura Alain d’une voix faible. Qui est à l’appareil?
Paul fut très surpris d’entendre son père s’exprimer avec une si grande fatigue. Sa respiration saccadée était perceptible à l’autre bout du fil. Paul répondit en bégayant : « C’est .. C’est … P.. Paul !
-Paul ! bredouilla Alain. Je n’arrive pas à y croire ! Je pensais que je ne te parlerai pas avant encore très longtemps.
-Je sais. Moi non plus, pour être honnête. Maman m’a expliqué que ton état s’était détérioré.
-En effet, j’aurais besoin d’une greffe de reins d’urgence. Mais avec le Covid, une opération est impossible.
-Il va falloir attendre que les médecins trouvent un vaccin. -Tu dois avoir beaucoup de travail car les foyers contagieux se multiplient, observa Alain. Les gens commencent à avoir vraiment peur. »

Un silence gêné s’installa entre les deux hommes. Ils avaient toujours été très pudiques au moment d’exprimer leurs émotions. Maintenant que Paul avait réussi à briser deux ans de silence, il ne savait plus quoi dire. Il songeait à leur dernière discussion houleuse. Elle portait sur son avenir. Une fois de plus. Quand comptait-il fonder une famille? Cherchait-il quelqu’un en ce moment? Paul détestait ce côté inquisiteur et intrusif de son père. « Tu es célibataire depuis 3 ans. Plus le temps passe, et plus tu auras du mal à trouver quelqu’un.
-Je n’ai vraiment pas la tête à ça en ce moment, avait-il répliqué. Je préfère me concentrer sur mon travail. Et de toute façon, il y a les applis de rencontres.
-Je ne crois pas du tout à ces bêtises, l’avait coupé Alain sèchement. Les rencontres se font en tête à tête, pas caché derrière un écran. »

Sur le moment, Paul ne voulait pas l’admettre mais son père avait raison. Après une intense relation d’un an qui s’était mal terminée, Paul avait connu une lourde dépression. Il avait mis beaucoup de temps à s’en remettre. Pour faire face à son chagrin amoureux, il s’était investi corps et âme dans son boulot. Un stratagème plutôt habituel dans ce genre de cas.

Avant de couper le contact avec son père, Paul s’était porté volontaire pour une greffe mais Françoise, sa mère, s’y était toujours farouchement opposée. Elle estimait qu’il devait profiter de la vie, car il était encore jeune. Même s’il est possible de vivre avec un seul rein. A 75 ans, Alain se trouvait au crépuscule de sa vie.

Mais aujourd’hui la donne avait changé. A présent, il s’agissait d’une question de vie ou de mort pour Alain. Un compte à rebours macabre s’était enclenché. Françoise s’efforçait de ne rien laisser paraître, mais elle était terrifiée. Dans ses récents articles, plusieurs spécialistes avaient révélé à Paul, que le Covid allait empirer dans les prochains jours.

Submergé par l’angoisse, Paul était dépassé par les événements. Tout ce qu’il pouvait faire, se limitait à raconter au mieux l’évolution de la pandémie dans ses articles. Il était résolu à accomplir son rôle de journaliste comme jamais auparavant. Il se sentait littéralement investi d’une mission. Il se rappelait avoir entendu Edwy Plenel, le célèbre journaliste et cofondateur de Mediapart, déclarer sur le Covid lors d’un live sur YouTube que : « L’information nous protège ». Il avait tellement raison.

Alain aurait adoré que son fils devienne médecin. Il lui avait affirmé qu’il n’y avait rien de plus noble que de sauver des vies. Cette conviction chevillée au corps résonnait avec sa foi chrétienne. D’ailleurs, Paul avait toujours été très impressionné par la force mentale et morale des médecins qui devaient assumer la lourde responsabilité de sauver des vies. Comment faisaient-ils pour ne pas flancher ?

Paul avait été baptisé très tardivement car il considérait que ce choix devait résulter d’une décision mûrement réfléchie. Or, souvent ce sont les parents qui orientent leurs enfants vers ce chemin. Paul avait reçu une éducation catholique. En grandissant, sa foi s’était estompée au grand regret de ses parents. Cette flamme s’était rallumée au début de la vingtaine. Dans l’état actuel des choses, Paul se disait que les prières de ses parents revêtaient une importance particulière. Devait -il lui aussi faire pareil ? Et mettre enfin de côté la rancœur qu’il éprouvait envers son père ? Ces questions le taraudaient.

En dépit du confinement, Paul bénéficia d’une grande liberté de mouvement car son métier de journaliste était considéré comme essentiel. Il se rendit dans nombre d’hôpitaux et d’EHPAD où la crise sanitaire s’aggravait inexorablement. Lorsqu’il arrivait sur place, il ne pouvait s’empêcher de penser à son père qui s’affaiblissait à mesure que le Covid s’amplifiait. Il fut très surpris de découvrir que des personnes plus jeunes qu’Alain avaient déjà péri.

A chacun de ces déplacements pour ses articles, il avait l’impression de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Il craignait pour la vie de ses parents plus que pour la sienne. Dans la mesure où les personnes âgées étaient plus exposées à une contamination. Dans les semaines qui suivirent, Paul multiplia les articles de qualité. Petit à petit, le Covid commença à reculer grâce aux effets de la distanciation sociale et l’arrivée massive de masques.

Lorsque la pandémie prit fin, Alain se rendit compte qu’il avait été plus proche de son père que jamais. Durant le confinement, il l’avait appelé très souvent pour s’enquérir de son état de santé. Au début, il avait été très réticent pour cela, mais sa mère, très inquiète pour son mari, lui avait forcé la main. Alain prit aussi l’initiative de prendre des nouvelles de son fils. Mais dans une démarche bienveillante.

Et c’est ainsi qu’après des mois et des mois d’échanges, le père et le fils se réconcilièrent. Pour Paul et sa mère, c’était un miracle qu’Alain ait survécu à la crise sanitaire au regard de son état de santé très précaire. Ces derniers jours, Alain se sentait bien. Quelques semaines plus tard, il reçut une greffe de rein inattendue de son fils.

Fin

Image de Hervé Hinopay

Hervé Hinopay

Mon parcours est atypique ! J’ai été employé de restauration, puis bagagiste pendant 6 ans à Disney. Malheureusement, Mickey n’a pas été tendre avec moi ! Lecteur et curieux insatiable, j’ai été rattrapé par mon envie irrépressible d’écrire qui sommeillait en moi depuis l’enfance. Cela m’a mené vers le journalisme. J’ai donc rejoint le Bondy Blog en mai 2019, avant d’obtenir un diplôme de journaliste multimédia alors que mon parcours scolaire n’était guère brillant ! Depuis, je suis toujours bagagiste à Disney, mais aussi journaliste, en attendant de pouvoir vivre de ce métier. Au BB, j'aiguise principalement ma plume sur des sujets de société, avec un but essentiel : donner la parole aux oubliés pour nourrir le débat public. Finalement, je suis un peu à l’image du Bondy Blog : atypique !

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